Femmes turc et religion : ce que l’on ne vous dit jamais

La Turquie reste le seul pays à majorité musulmane où la laïcité constitutionnelle a été imposée par l’État lui-même, dès 1923. Ce cadre juridique unique produit un rapport entre femmes turques et religion qui ne ressemble à aucun autre modèle du monde musulman, et que les analyses grand public simplifient presque toujours en un duel voile contre laïcité.

Identités hybrides des jeunes femmes turques face à l’islam

Les grilles de lecture binaires (pratiquante voilée contre séculière non voilée) ne correspondent plus à ce que nous observons sur le terrain turc depuis le milieu des années 2020. Le rapport de Zübeyir Nişancı publié par l’International Institute of Islamic Thought en 2023 documente une tendance à l’affirmation d’identités hybrides chez les jeunes femmes urbaines éduquées : musulmane mais séculière, croyante mais critique des institutions religieuses, voire ouvertement non croyante tout en revendiquant un héritage culturel islamique.

Ce glissement générationnel ne se réduit pas à un rejet de la pratique. Il traduit une recomposition profonde du rapport au religieux. Une étudiante stambouliote peut observer le ramadan, refuser le voile, fréquenter une mosquée occasionnellement et voter contre un parti islamiste, sans percevoir la moindre contradiction dans cette combinaison.

Cette fluidité déstabilise autant les mouvements féministes laïcs que les cercles conservateurs. Les premiers peinent à intégrer des femmes qui ne renoncent pas à la référence religieuse. Les seconds ne savent pas comment encadrer des croyantes qui refusent les marqueurs vestimentaires et les prescriptions sociales traditionnelles.

Deux femmes turques de générations différentes devant une mosquée à Ankara, symbolisant l'évolution du rapport à la religion en Turquie

Port du voile en Turquie : un recul paradoxal après la levée des interdictions

L’un des phénomènes les moins commentés dans les médias francophones concerne l’évolution statistique du port du voile après sa légalisation. Les données longitudinales reprises dans la fiche Women in Turkey montrent que le pourcentage de femmes déclarant ne pas se couvrir en sortant est passé d’environ la moitié à une nette majorité entre la fin des années 1990 et les années 2010.

Les formes les plus conservatrices de couverture, comme le çarşaf (voile intégral ottoman), reculent fortement sur la même période. Ce mouvement s’est poursuivi alors même que le parti AKP au pouvoir supprimait les interdictions dans les universités et la fonction publique.

Le paradoxe est net : la liberté de porter le voile a coïncidé avec un déclin de son port effectif. Quand l’interdit disparaît, le voile perd sa charge contestataire. Pour une partie des jeunes femmes, il redevient un choix vestimentaire parmi d’autres, dépouillé de sa dimension politique. Pour une autre partie, l’absence de contrainte étatique rend le retrait du voile moins risqué socialement.

Ce que le çarşaf révèle de la stratification religieuse

Le recul du çarşaf ne signifie pas la disparition des courants conservateurs. Il indique un déplacement : les familles qui imposaient cette couverture intégrale se tournent vers des formes plus discrètes (türban, foulard noué en arrière). La pression familiale et communautaire persiste, mais elle s’adapte aux normes urbaines dominantes.

Féminisme islamique en Turquie : un mouvement sans tribune unifiée

Le féminisme islamique turc existe depuis les années 1990, porté par des figures comme Nilüfer Göle (autrice de Musulmanes et modernes) ou plus récemment Berrin Sönmez, journaliste et historienne qui a retiré son voile par acte de résistance lorsqu’elle a estimé qu’il devenait un instrument de pression politique.

Ce courant reste structurellement fragmenté. Les féministes islamiques turques n’ont pas participé à la marche des femmes d’Istanbul du 8 mars 2017, un symptôme révélateur. Margot Badran, chercheuse de référence sur le sujet, rappelle que « les féminismes naissent dans des situations géographiques particulières et s’énoncent en des termes locaux ». En Turquie, les termes locaux impliquent une méfiance réciproque entre mouvements laïcs et religieux qui empêche toute coalition durable.

Les raisons de cette fragmentation sont concrètes :

  • Les associations féministes laïques perçoivent le référentiel coranique comme incompatible avec l’égalité, ce qui exclut de fait les féministes islamiques des plateformes militantes communes.
  • Les mouvements religieux conservateurs rejettent le terme même de féminisme, qu’ils associent à l’occidentalisation, ce qui prive les féministes islamiques de soutien dans leur propre base.
  • L’instrumentalisation du voile par l’AKP a rendu toute prise de position sur le vêtement immédiatement politique, réduisant l’espace pour un discours nuancé sur la liberté religieuse des femmes.

Femme turque laïque sans voile marchant dans un marché animé d'Izmir, représentant la diversité des modes de vie féminins en Turquie

Droit des femmes turques et Code civil : les angles morts du débat religieux

Le Code civil turc de 1926, calqué sur le modèle suisse, a aboli la polygamie, instauré le mariage civil obligatoire et accordé aux femmes le droit de divorcer. La Turquie a accordé le droit de vote aux femmes dès 1934, avant la France ou l’Italie. Ces acquis juridiques restent le socle sur lequel s’appuie la société turque, y compris les femmes pratiquantes.

Le problème réside dans l’écart entre le droit et son application. Dans les zones rurales de l’est anatolien, les mariages religieux non enregistrés (imam nikahı) persistent. Ces unions, sans valeur légale, privent les femmes de protection en cas de séparation : pas de pension, pas de partage des biens, pas de reconnaissance des enfants dans certains cas.

Diyanet et encadrement religieux des femmes

La Diyanet (Direction des affaires religieuses), institution étatique qui emploie les imams et gère les mosquées, a progressivement féminisé ses effectifs. Des femmes prêcheuses (vaize) interviennent dans les mosquées et les programmes d’éducation religieuse. Cette féminisation encadrée par l’État reste toutefois un outil de contrôle autant qu’un vecteur d’émancipation : la Diyanet diffuse une vision de la femme musulmane compatible avec la ligne gouvernementale, pas nécessairement avec les aspirations des femmes elles-mêmes.

Le rapport entre femmes turques et religion ne se comprend qu’en intégrant ces couches superposées : un héritage laïc juridiquement solide, une pratique religieuse en mutation générationnelle, un féminisme islamique sans coalition et un État qui instrumentalise la question religieuse selon les cycles politiques. Les femmes qui naviguent entre ces strates ne correspondent à aucun des portraits simplifiés que les médias occidentaux projettent sur la Turquie.

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